Chez nos parents, il y avait le salon marocain. Les banquettes le long des murs, les coussins brodés, la table basse en bois sculpté, le plateau de thé toujours prêt. Une pièce qu’on n’utilisait parfois que pour les invités et les grandes occasions. Nous, on vit dans des appartements de 60 mètres carrés à Lyon, Bruxelles, Rotterdam ou Düsseldorf, avec une cuisine ouverte et un canapé d’angle. Et pourtant, on a envie de garder quelque chose de là-bas.
La bonne nouvelle, c’est que l’âme du bled ne tient pas à la quantité de meubles. Elle tient à quelques matières, quelques formes, quelques gestes. Voici comment les faire entrer dans un intérieur moderne, sans transformer son salon en décor de restaurant.
Déco marocaine, orientale, maghrébine : de quoi parle-t-on ?
La déco marocaine s’appuie sur l’artisanat du Maroc : zellige, tadelakt, bois de cèdre et de thuya, cuir, dinanderie, tapis berbères. La déco orientale est un terme plus large qui englobe le Maghreb, le Moyen-Orient et la Turquie : arches, moucharabiehs, lanternes, motifs géométriques. Dans la diaspora, on mélange souvent les deux avec nos racines algériennes, tunisiennes ou marocaines, et c’est très bien comme ça.
Le point commun, c’est un rapport particulier à la maison. Le Coran parle de la maison comme d’un lieu de repos :
وَاللَّهُ جَعَلَ لَكُم مِّن بُيُوتِكُمْ سَكَنًا
« Et Allah vous a fait de vos maisons un lieu de repos. »
Coran, sourate An-Nahl (16), verset 80 · traduction du sens
Le mot arabe, sakan (سكن), a la même racine que sakina, la sérénité. Une maison réussie, au fond, c’est celle où l’on retrouve cette paix.
1. Partir d’une base simple
Murs clairs, sol neutre, meubles aux lignes simples : c’est la toile de fond. Sur cette base, trois ou quatre pièces marocaines ou orientales ressortent beaucoup plus qu’au milieu d’un décor chargé. C’est le principe de toute déco musulmane moderne : peu d’objets, mais qui comptent.
2. Un tapis berbère, la pièce qui change tout
Un Beni Ouarain écru aux lignes noires, un Azilal coloré, un kilim tissé : le tapis berbère réchauffe n’importe quelle pièce. Il y a aussi le boucherouite, tissé à partir de chutes de tissus et de vieux vêtements. C’est le tapis recyclé avant l’heure, né de l’ingéniosité des femmes des campagnes. Si vous cherchez une déco durable, difficile de faire mieux.

3. Le bois, pour la chaleur
Cèdre de l’Atlas, thuya d’Essaouira, olivier : le bois est partout dans l’artisanat marocain, des portes sculptées aux boîtes à bijoux. Un plateau, une table basse, un mot en bois au mur suffisent à apporter cette chaleur. Le bois a aussi une qualité rare : il vieillit bien, contrairement au plastique et aux finitions dorées qui imitent l’ancien.
4. L’arche et la niche, l’architecture du bled
L’arche est revenue partout dans la déco, des miroirs aux têtes de lit. Chez nous, elle a un sens particulier : c’est la forme des portes des médinas et du mihrab (محراب), la niche qui indique la direction de La Mecque dans les mosquées. Le mot apparaît déjà dans le Coran à propos de Maryam, où il désigne son lieu de prière : « Chaque fois que Zakariyya entrait auprès d’elle dans le mihrab, il trouvait près d’elle de la nourriture » (sourate Al Imran, 3, verset 37). La niche des mosquées a pris ce nom plus tard.
Une calligraphie en forme de mihrab sur un mur blanc recrée cette architecture sans travaux. Elle peut aussi marquer un coin prière (on explique comment dans notre guide du coin salat).
5. Le cuivre et la dinanderie, avec parcimonie
Un plateau en cuivre martelé, une théière en métal argenté, une lanterne ajourée. Une ou deux pièces suffisent. Au-delà, on bascule vite dans le décor de salon de thé. Choisissez de vraies pièces d’artisan, quitte à en avoir moins : elles se transmettent.
6. La lumière filtrée
Dans les riads, la lumière arrive filtrée par les moucharabiehs, découpée en motifs sur les murs. Chez soi, un photophore ou une lanterne posée au sol recrée cet effet le soir. C’est aussi ce qu’on cherche pendant les soirées du Ramadan.
7. Le parfum, la mémoire la plus forte
Pour beaucoup d’entre nous, le bled, c’est d’abord une odeur : fleur d’oranger, encens, musc, menthe fraîche. Parfumer la maison était un geste quotidien chez nos mères et nos grands-mères. Un diffuseur dans l’entrée suffit à faire revenir ces souvenirs dès qu’on passe la porte.
8. Le coin thé, rituel avant d’être déco
Un plateau, une théière, des verres colorés, posés en permanence sur la table basse ou un meuble bas. C’est un objet de déco, mais surtout une invitation : chez nous, on ne laisse pas repartir un invité sans un verre de thé. La déco orientale la plus juste, c’est celle qui sert.
Acheter du vrai artisanat plutôt que du bazar
Beaucoup d’objets vendus comme « marocains » ou « orientaux » sont fabriqués en série, en résine ou en plastique, loin de tout savoir-faire. Avant d’acheter, regardez la matière, les finitions, l’origine. Un vrai objet d’artisan coûte un peu plus, mais il dure des générations.
« Allah aime que lorsque l’un de vous accomplit un travail, il le fasse avec excellence. »
Hadith rapporté par al-Bayhaqi dans Shu’ab al-Iman (4929), jugé bon (hasan) par al-Albani (Sahih al-Jami’, 1880)
Cette exigence d’itqan (إتقان), le travail bien fait, c’est exactement ce qu’on cherche dans un objet qu’on va garder.
Garder l’âme du bled, transmettre aux enfants
Nos enfants grandissent ici. Ils iront au bled l’été, peut-être moins souvent que nous. Les objets de la maison, un tapis de la grand-mère, un plateau rapporté d’un voyage, un mot en arabe sur le mur, sont autant de fils qui les relient à leur histoire. Une déco marocaine ou orientale réussie n’est pas une vitrine : c’est une maison où l’on se reconnaît.




